Les gentils et les méchants

Marc Aurèle avait écrit que « le meilleur moyen de t’en défendre, c’est de ne pas leur ressembler », c’est-à-dire : ne pas devenir comme celui qui nous attaque. Mais en politique, cela revient-il à laisser le pouvoir aux tyrans ?

« Il faut toujours céder un peu aux méchants. Pensez aux enfants méchants, et au pouvoir qu’ils prennent; toute leur vie ils garderont les mêmes privilèges, pourvu que leur malice ne se fatigue pas, pourvu qu’ils restent capables de bouder ou de récriminer jusqu’à ce qu’on leur donne satisfaction. Il n’y a peut-être point de bonne humeur ni de sagesse qui tienne contre les signes de la fureur ou de la haine. Imiter le monstre, ou l’apaiser, il n’y a point d’autre parti. Mais il faut sans doute une haine cuite et recuite pour soutenir assez la colère par des arguments. Je ne crois pas que l’art puisse jamais surpasser et vaincre le naturel dans cette fonction de tyranniser. La bile gouverne partout. L’homme de jugement se trouvera mieux d’observer ces colères comme il ferait d’un phénomène de la nature, et enfin de mettre le cap au vent, sous petites voiles; et même il y trouvera du plaisir. Le métier de courtisan est sans doute vil, mais il est premièrement très intéressant. Manœuvrer, dans l’ordre des choses, c’est vaincre, mais dans l’ordre humain, c’est obéir. Les méchants n’ont donc pas fini de gouverner. 

Quand je parle des méchants, je n’entends pas, comme on voit, des espèces de diables rusés qui feraient les hypocrites; j’entends les violents, tous ceux qui s’abandonnent à leurs passions, tous ceux qui jugent ingénument d’après leurs désirs, et qui sans cesse forcent les autres, sans s’en douter, et même en criant de bonne foi que personne n’a d’égards pour eux. La force des méchants, c’est qu’ils se croient bons, et victimes des caprices d’autrui. Aussi parlent-ils toujours de leurs droits, et invoquent-ils perpétuellement la justice; toujours visant le bien à les entendre; toujours pensant aux autres, comme ils disent; toujours étalant leurs vertus, toujours faisant la leçon, et de bonne foi. Ces accents, ces discours passionnés, ces plaidoyers pleins de mouvement et de feu accablent les natures pacifiques et justes.

Les braves gens n’ont jamais une conscience si assurée; ils n’ont point ce feu intérieur qui éclaire les mauvaises preuves; ils savent douter et examiner; et, quand ils décident à leur propre avantage, cela les inquiète toujours un peu. Bien loin de demander avec fureur, ils sont assez contents si on leur laisse ce qu’ils ont; ils accorderaient tout pour avoir la paix, et ils n’ont point la paix. On tire sur leur vertu comme sur une corde. Le méchant leur dit : « Vous qui êtes bon, juste et généreux. » Les braves gens voudraient bien être tout cela; ils trouvent qu’ils n’y arrivent guère. L’éloge leur plaît autant qu’à d’autres; mais le blâme les touche au vif, parce qu’ils sont trop portés à se blâmer eux-mêmes, et à grossir leurs plus petites fautes. Ainsi l’on a deux moyens de les conduire.

Ajoutons aussi qu’ils sont indulgents, qu’ils comprennent les violents, qu’ils les plaignent, qu’ils leur pardonnent; et qu’enfin ils portent en eux un principe de faiblesse et d’esclavage; ils sont heureux. Ils se consolent, ils se résignent. Enfants, ils jouent dans un coin avec un bouchon qu’on leur a laissé. Hommes, ils savent encore se plaire à des biens dont les autres ne veulent pas, ce qui fait qu’ils oublient trop vite le mal qu’on leur a fait. Ce n’est pas une petite ressource que la mauvaise humeur; et c’est sans doute pour cela que les bilieux conviennent pour la politique;  ils sont craints, et, chose singulière, ils sont aimés dès qu’ils ne font pas tout le mal possible; un sourire de leur part, un compliment, un mouvement de bienveillance sont reçus comme des grâces. On n’est point fier de plaire à un brave homme, au lieu que l’on travaille à faire sourire un enfant maussade. Le plaisant, c’est que le méchant qui lira ces lignes se dira à lui-même qu’il est bon, tandis que le bon se demandera s’il n’est pas en effet bien méchant. Ainsi ce discours, qui vise les méchants, n’atteint que les bons.»

Alain, Propos sur les pouvoirs (1985)

Illustration : le juré n°3 dans 12 Angry Men, Sidney Lumet (1957)

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