Bienvenue à Cordicopolis

Cordicopolis (de cor, cordis, cœur) est le nom donné par Muray au nouveau monde émotif qu’il décrit, en référence aux cordicoles, mouvement chrétien du XVIIIème siècle qui adorait, non pas Jésus, mais le cœur de Jésus.

« On a pu voir, à Cordicopolis, le passé, tout le passé criminalisé au nom du plus intolérant des catéchismes universalistes qui aient jamais vu le jour, et les grandes figures du passé faire l’objet d’une dégradation systématique, d’un révisionnisme lyncheur aussi féroce qu’indénonçable puisque censé s’exercer dans le but de l’amélioration enthousiaste de l’humanité. On a pu voir une nouvelle « classe d’âge » (les vingt-cinq/trente-cinq ans) supplanter en vertuisme épidémique toutes les générations, pourtant douées sur ce plan, qui l’avaient précédée, et parodier les guerres d’antan par la litanie de leurs épopées minuscules comme par leur verbiage épurateur où le mot lutte réapparaît à chaque phrase comme le masque même de ce qui a disparu à jamais. On a pu voir, à Cordicopolis, les dernières capacités critiques du genre humain se réduire à un perpétuel jugement de moralité. On a pu voir l’Histoire y devenir un préjugé à liquider pour passer victorieusement l’examen de l’an 2000. On a pu voir s’y multiplier les caricatures des anciennes batailles historiques, sans que ces caricatures puissent être connues comme telles puisqu’il ne reste plus qu’elles. On a pu y assister à la croissance irrésistible des guerres de procédure et à l’extension des droits particuliers. On a pu voir le chantage au cœur s’étendre aux arts plastiques, et les artistes contemporains s’affirmer intouchables puisque s’efforçant, comme tout le monde, de réduire la « fracture sociale » (de sorte que le plus grand penseur de la désolation culturelle, ou du moins celui qui l’aura le mieux prévue, pourrait bien être Alphonse Allais, qui proposait qu’on organise des représentations au bénéfice des rimes pauvres, et méditait de fonder une Société protectrice des minéraux en vue d’assurer une petite situation aux cailloux qui sont malheureux comme les pierres). On a pu voir surtout, à Cordicopolis, les modernistes prêts aux plus ignobles délations dans le but d’empêcher que l’art ne soit aimé, désormais, que pour ce qu’il est : une très grande chose du passé. On a pu voir les « écrivains » aspirer à devenir des travailleurs sociaux, et la littérature encouragée à rentrer dans la catégorie de la bonne cause. On a pu voir la politique du corso fleuri et de la course en sac remplacer les antiques méthodes de gouvernement ou de surveillance des peuples.

On a pu voir, à Cordicopolis, s’étendre la Fête comme idéologie et la Bienfaisance comme mode de contrôle. On a pu y voir le vacarme de la musique (ce mercenaire de la Fête) s’abattre comme un bras immense sur n’importe qui, à travers n’importe quel mur, n’importe quel blindage, et fracasser toute existence privée, et vous recruter de force pour vous précipiter dans l’unanime Kermesse. On a pu voir, à Cordicopolis, réapparaître flatteusement la notion de « citoyens », traduction new age du communautarisme des époques révolues à l’usage des enfants de chœur de maintenant et de demain. On a pu voir tout ce qui avait été libéré de ses anciens maîtres se retrouver aussitôt précipité dans le néant (le sexe libéré des « tabous » et des « interdits moraux » explosant dans la pornographie comme une étoile qui meurt ; le prolétariat libéré de son servage et cessant d’exister comme classe ; le temps lui-même « délivré » catastrophiquement par le loisir généralisé de l’antique fardeau de la chronologie). On a pu voir, à Cordicopolis, la demande d’infantilisation croître et embellir sans que personne ne puisse prédire à quelle tranche d’âge elle s’arrêtera. On a pu voir s’étendre à l’infini l’éloge de tous les décloisonnements (sexuel, cognitif, ethnique, etc.) comme facteurs d’un progrès si délicieux qu’il faudrait mettre nos forces en commun pour l’amplifier sans cesse. On a pu voir, à Cordicopolis, le meurtre psychique (par découragement de penser, de désirer, de sentir, d’aimer, de juger, de vouloir, d’exister pour son compte) prendre des dimensions industrielles aux applaudissements de ceux qui en sont les victimes. On a pu voir se rénover l’Opinion, en même temps que les organes chargés de l’exprimer.

On a pu voir, à Cordicopolis, le Bien désormais sans autre, sans Mal, sans antonyme, se révéler aussi écœurant que la poésie et le sucre lorsqu’ils ne sont pas mêlés à d’autres éléments (qui aurait envie de se voir offrir une assiette de sucre ? demandait Gombrowicz ; et qui a envie, aujourd’hui, de se voir offrir une assiette de Bien ?). 

[…]

C’est ce qui intrigue, justement : qu’on puisse trouver tant de gens prêts à se lever comme un seul homme contre (ou pour) des évidences. Qui fait l’éloge du trou d’ozone ou de celui de la Sécu ? […] Comment peut-on, sans se lasser, enfoncer tant de portes ouvertes ? Tapager pour tant de causes qui n’ont pas de vrais ennemis ? Que l’on préfère la vie à la mort, le plein emploi au chômage, la civilisation à la barbarie, la paix à la guerre, la fraternité au racisme et la découverte d’un remède contre le sida à son extension à l’infini, sont des choses qui vont de soi. Des certitudes incontestables. Une fois qu’on l’a dit, que peut-on ajouter ?

Rien. Mais précisément : on peut recommencer. Et transformer les évidences en incantations. Les certitudes en exorcismes. L’aversion de la guerre en transe pacifiste. Le désarmement en formule magique. La lutte contre les méchants et pour les gentils en bouffée délirante à perpétuité. La répétition de l’évidence en illumination, l’illumination en démagogie, et cette démagogie, bien sûr, en système de pouvoir. 

[…]

La prise de contrôle du genre humain par la surenchère des beaux sentiments est d’une invention assez récente. L’ascendant des bonnes âmes sur les âmes tout court ne s’est pas réalisé en un jour. Avant, et même pendant des millénaires, c’est plutôt par le fer et par le feu qu’on imposait sa volonté. C’est dans le sang et les larmes que s’effectuaient les conquêtes. Il n’y a pas si longtemps, la victoire était au bout du fusil. Les promotions se faisaient au couteau. La tyrannie s’imposait avec des chars et des kalashnikovs. Ce n’était pas rose tous les jours. Les vertueux de profession ne couraient guère encore les rues. La force du Bien ne faisait pas encore recette. Tartuffe était une exception si pittoresque qu’on le montrait sur les tréteaux.

Aujourd’hui, c’est Tartuffe qui mène le bal, organise les shows, manipule des foules qui ne demandent pas mieux et lance les best-sellers. Bras long et larme à l’œil. L’homme moderne a découvert un moyen de pression que ses brutaux ancêtres ne soupçonnaient même pas. Le loup de jadis s’est déguisé en Bon Pasteur. Les agneaux sont lâchés. Avec le petit gri-gri rouge supposé antisida à la boutonnière. M. Propre et la Fée du Logis défilent main dans la main contre le cholestérol, le tabagisme passif et l’arme nucléaire. Le devoir d’ingérence émotionnelle est si profondément entré dans les mœurs qu’on se demande comment on avait pu, jadis, s’en passer. 

Voilà les vivants engagés dans la croisade la plus redondante de toute leur histoire : la croisade pour la vie. C’est l’épopée du Pléonasme. Avec le charité généralisée, l’idéalisme obligatoire, la solidarité sans réplique, les droits de l’homme dans tous les coins et le souci hygiéniste à chaque étage, la passion de survivre est devenue plan de carrière et programme d’existence. Tout le monde se bat dans la même direction. A coups de positivité enthousiaste et de volonté de gagner. On a la haine de la haine. On fait la guerre à la guerre. C’est même là que ça devient cocasse : le négatif a été si bien ratatiné dans tous les domaines qu’on ne trouve plus de débats qu’entre gens du même avis. Quand on se crêpe le chignon, c’est entre opposants à la drogue et adversaires de sa dépénalisation ; entre partisans du cosmopolitisme et ennemis de la xénophobie ; entre éradicateurs du machisme et anéantisseurs du sexisme. On s’engueule entre nuances. C’est la grande rivalité du Même. Le combat du semblable contre son sosie. La cause du Bien a si peu d’adversaires qu’il faudra, dans les années à venir, se résigner à en créer de toutes pièces, des adversaires, et les salarier, si on veut continuer à soutenir l’intérêt. On ne pourra pas éternellement compter sur les Serbes, le Front national et les intégristes à turban. Ils finiront eux-aussi par se fatiguer. 

Les vérités qui ont le dernier mot vont comme un gant à une société qui ne veut plus prendre de risques. Le culte du truisme (par exemple : la vie c’est mieux que la mort) nous protège de l’imprévu et du paradoxe. Notre temps est furieusement truismocratique. Le truismocrate est le véritable maître de l’époque. C’est grâce à lui que le pacifisme, qu’on aurait pu croire enterré avec la « guerre froide », a repris un tel poil de la bête. Le truismocrate sait que les évidences, désormais, ont encore moins besoin que jadis de s’appuyer sur la réalité pour se payer un franc succès. Au contraire, le truismocrate n’ignore pas la grande loi des passions terminales : qu’elles aient réalisé leur objectif ne fait que les stimuler davantage. Voire les enrager. Ainsi de l’élimination des derniers vestiges d’inégalités qui devient, en temps d’égalité précisément, une occupation à temps plein. Ainsi de la multiplication des « droits à », dans les Etats dits « de droit ». Ainsi du désir légitime de vivre en paix, qui, les risques de guerre totale s’effaçant, mute en son pathos : le pacifisme. 

[…]

Le mot « paix » ne veut plus dire « victoire du communisme dans le monde entier ». Il veut dire monde entier tout simplement : nouvel ordre mondial, intégration européenne, cohabitation forcée, fraternité obligatoire ente les peuples, suppression de toutes les « discriminations » (jusqu’à la différence des sexes, des âges, des espèces, et plus si affinités). Le nouveau totalitarisme est en grâce. Sa défense de la grande cause de l’humanité en général devrait faire trembler l’homme considéré séparément, au lieu de le réjouir. C’est contre lui que se déchaînent ces forces noires de l’amour.

Philippe Muray, Désaccord parfait (1997)

Illustration : « Safe Space — Do Not Cross » devant la maison du Principal Politiquement Correct, South Park saison 9


PROLONGATIONS

Le paysage médiatique contemporain nous offre de nombreuses illustrations de ce qu’a écrit Muray. Voici quelques galeries thématiques de photos qui illustrent l’actualité de ce passage :

« Comment peut-on, sans se lasser, enfoncer tant de portes ouvertes ? Tapager pour tant de causes qui n’ont pas de vrais ennemis ? […] Mais précisément : on peut recommencer. Et transformer les évidences en incantations. Les certitudes en exorcismes. L’aversion de la guerre en transe pacifiste. Le désarmement en formule magique. La lutte contre les méchants et pour les gentils en bouffée délirante à perpétuité. La répétition de l’évidence en illumination, l’illumination en démagogie, et cette démagogie, bien sûr, en système de pouvoir.  »

Avertissement : il ne s’agit pas de critiquer les engagements individuels, mais de souligner l’omniprésence de l’idéologie du combat, ou, comme le formule Muray lui-même dans ce passage : « Qui s’étonne de ce problème de parfait retour de refoulé que constitue aujourd’hui, dans la bouche même de nos contemporains, tous pacifistes par définition et par profession, l’emploi systématique, toutes les trois phrases, de verbes prolégomènes comme « lutter », se battre », « gagner », « se bagarrer », « vaincre » ? Ce n’est plus la guerre contre la société. C’est la guerre dans la société ; et, d’une façon très claire, pour la société. […] Il paraît tout à fait normal qu’un père et une mère déchirés par la perte d’un fils fondent une association ; mais nul ne voit que c’est parce qu’ils ne savent plus quoi faire avec leur chagrin. »

Comme si le combat était devenu le mode privilégié de participation à la vie de la société, et la transformation de la souffrance humaine en ennemi à vaincre, une évidence.

Mots-clé : égalité, luttes, minorités, privilèges, quotas, représentation, visibilité, tolérance, indignation collective, ouverture, individualisme, droit à, progrès, idéalisme, déconstruction, victimisation, inclusif

« […] un révisionnisme lyncheur aussi féroce qu’indénonçable puisque censé s’exercer dans le but de l’amélioration enthousiaste de l’humanité. On a pu voir une nouvelle « classe d’âge » (les vingt-cinq/trente-cinq ans) supplanter en vertuisme épidémique toutes les générations »

Mots-clé : jeunisme, manichéisme, censure, pharisaïsme, morale, progrès

« On a pu voir les « écrivains » aspirer à devenir des travailleurs sociaux, et la littérature encouragée à rentrer dans la catégorie de la bonne cause »

Mots-clé : art contemporain, art engagé, dénonciation, ingénierie sociale, quotas

« Aujourd’hui, c’est Tartuffe qui mène le bal, organise les shows, manipule des foules qui ne demandent pas mieux et lance les best-sellers. Bras long et larme à l’œil. »

Mots-clé : indignation collective, politique-événement, célébration, commémoration, droit à la fête, rébellion sponsorisée

« On a pu voir tout ce qui avait été libéré de ses anciens maîtres se retrouver aussitôt précipité dans le néant (le sexe libéré des « tabous » et des « interdits moraux » explosant dans la pornographie comme une étoile qui meurt) »

Mots-clé : sexualité, jouissance, déconstruction, tabous, transgression

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