« Tu es le brillant allié de tes propres fossoyeurs »

Les morts rapportées à la radio sont-elles des tragédies, ou des faits divers et divertissants ? Les grandes œuvres peuvent-elles exister sans tragédie ? Faudrait-il donc souhaiter la mort de la culture ? Paul et Grizzly, journalistes à la radio, débattent de leur métier et de l’avenir de l’Europe.

« « La catastrophe ferroviaire d’aujourd’hui, tout ce carnage, tu trouves ça amusant ? »

— Tu commets une erreur courante en voyant dans la mort une tragédie, dit Paul qui était décidément en grande forme.

— J’avoue, dit Grizzly d’une voix glaciale, que j’ai toujours vu dans la mort une tragédie.

— Voilà l’erreur, dit Paul. Une catastrophe ferroviaire est horrible pour qui voyage dans le train, ou sait que son fils y est monté. Mais dans les informations radiophoniques, la mort a exactement le même sens que dans les romans d’Agatha Christie qui est, d’ailleurs, la plus grande magicienne de tous les temps, parce qu’elle a su transformer le meurtre en divertissement, et pas seulement un meurtre, mais des dizaines de meurtres, des centaines de meurtres, des meurtres à la chaîne, perpétrés pour notre plus grande joie dans le camp d’extermination de ses romans. Auschwitz est oublié, mais les fours crématoires des romans d’Agatha Christie envoient pour l’éternité leur fumée vers le firmament, et seul un homme très candide pourrait affirmer que c’est la fumée de la tragédie. […]

Avec plus de froideur encore, Grizzly répondit donc : « Moi aussi, je lis Agatha Christie ! Quand je me sens fatigué, quand je veux replonger dans l’enfance pour un moment. Mais si la vie entière devient un jeu d’enfant, le monde finira par périr sous les risettes et les gazouillis. »

Paul dit : « j’aime mieux périr sur fond de gazouillis qu’en écoutant la Marche funèbre de Chopin. Et j’ajouterai : tout le mal vient de cet marche funèbre qui est glorification de la mort. S’il y avait moins de marches funèbres, on mourrait peut-être moins. Comprends ce que je veux dire : le respect qu’inspire la tragédie est beaucoup plus dangereux que l’insouciance d’un gazouillis d’enfant. Quelle est l’éternelle condition des tragédies ? L’existence d’idéaux, dont la valeur est réputée plus haute que celle de la vie humaine. Et quelle est la condition des guerres ? La même chose. On t’oblige à mourir parce qu’il existe, paraît-il, quelque chose de supérieur à ta vie. La guerre ne peut exister que dans le monde de la tragédie ; dès le début de son histoire, l’homme n’a connu que le monde tragique et n’est pas capable d’en sortir. L’âge de la tragédie ne peut être clos que par une révolte de la frivolité. Les gens ne connaissent plus, de la Neuvième de Beethoven, que les quatre mesures de l’hymne à la joie qui accompagnent la publicité des parfums Bella. Cela ne me scandalise pas. La tragédie sera bannie du monde comme une vieille cabotine, qui la main sur le cœur déclame d’une voix rocailleuse. La frivolité est une cure d’amaigrissement radical. Les choses perdront quatre-vingt-dix pour cent de leur sens et deviendront légères. Dans cette atmosphère raréfiée, le fanatisme disparaîtra. La guerre deviendra impossible.

— Je suis heureux de voir que tu as enfin trouvé le moyen de supprimer les guerres, dit Grizzly.

— Imagines-tu la jeunesse française prête à combattre pour la patrie ? En Europe, la guerre est devenue impensable. Non pas politiquement, mais anthropologiquement impensable. En Europe, les gens ne sont plus capables de faire la guerre.

La grande culture, dit-il, est fille de cette perversion européenne qu’on appelle l’Histoire : je veux dire cette manie d’aller toujours de l’avant, de considérer la suite des générations comme une course de relais où chacun devance son prédécesseur pour être devancé par son successeur. Sans cette course de relais qu’on appelle l’Histoire, il n’y aurait pas d’art européen, ni ce qui le caractérise : le désir d’originalité, le désir de changement. Robespierre, Napoléon, Beethoven, Staline, Picasso, sont autant de coureurs de relais, ils courent tous dans le même stade.

— Crois-tu vraiment qu’on puisse comparer Beethoven à Staline ? demanda Grizzly avec une ironie appuyée.

— Bien sûr, même si cela te choque. La guerre et la culture sont les deux pôles de l’Europe, son ciel et son enfer, sa gloire et sa honte, mais on ne peut les dissocier. Quand c’en sera fait de l’une, c’en sera fait de l’autre, elles disparaîtront ensemble. Le fait qu’il n’y ait plus de guerre en Europe depuis cinquante ans est mystérieusement lié au fait que nous ne connaissons, depuis cinquante ans, aucun Picasso.

— Je vais te dire quelque chose, Paul », dit Grizzly avec une inquiétante lenteur, et l’aurait dit qu’il levait sa lourde patte avant de frapper : « si la grande culture est foutue, tu es foutu aussi, et tes idées paradoxales avec toi, parce que le paradoxe en tant que tel  relève de la grande culture et non du gazouillis des enfants. Tu me fais penser à ces jeunes gens qui adhéraient autrefois aux mouvements nazis ou communistes, non par désir de faire le mal ni par arrivisme, mais par excès d’intelligence. Rien, en effet, n’exige plus d’effort de pensée que l’argumentation destinée à justifier la non-pensée. J’ai pu le constater de mes propres yeux, après la guerre, quand les intellectuels et les artistes entraient comme des veaux au parti communiste qui ensuite, avec grand plaisir, les liquidait tous systématiquement. Tu fais exactement la même chose. Tu es le brillant allié de tes propres fossoyeurs. »

Milan Kundera, L’Immortalité (1990)

Illustration : couverture de L’Humanité du 5 mars 1953, à l’occasion de la mort de Joseph Staline.

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