La mondification du combat personnel

« Il devient facile de reconnaître un [écrivain] conformiste : c’est celui, tout simplement, qui se flatte le plus haut et le plus fort d’être politiquement incorrect. C’est qu’il faut encore croire, et faire croire, que la Cause a des ennemis. Et que s’y lancer à corps perdu relève de l’héroïsme.

Symptomatiquement, plus la guerre est devenue impossible, plus les citoyens se battent. Disent qu’ils se battent. Viennent sous les projecteurs raconter leur combat. La scène est connue, elle se répète tous les jours, on peut la voir se produire à la télévision cinquante fois par semaine, elle y passe comme une lettre à la poste.

[…]

On pourrait multiplier les anecdotes. Un animateur-vedette de station de radio annonce qu’il interrompt ses émissions pour cause de sida. Dans la foulée, il déclare que désormais il va se battre dans des associations, lutter avec les autres contre la maladie. Se généraliser, lui aussi. Se mondifier. Se collectiviser.

Un jeune boulanger allemand découvre sa séropositivité. Non seulement il se soigne, mais encore il se bat. Pour raconter sa vie. Révéler son calvaire. Il veut que la société sache l’ampleur de ses responsabilités quand un homme atteint du sida vit caché. Il écrit un livre, fait la tournée des émissions de télé, vend sa maladie comme un artiste son dernier tube. Exhibitionnisme ? Pas le moins du monde. Courage. Il s’agit de faire sauter les verrous de la société ! s’extasie un journaliste en annonçant le passage du malheureux à la télé. Entrée du chagrin dans l’espace public.

De nos jours, on se bat. On se bat contre la maladie. On se bat contre la vieillesse. On se bat contre l’exclusion (des minorités, des immigrés, des malades, des SDF, de Mgr Gaillot). On se bat pour la solidarité culturelle. On se bat pour la Sécurité sociale. On se bat pour les acquis. On se bat contre le chômage. On se bat contre la solitude. On se bat contre l’échec scolaire. On se bat contre le handicap. On se bat contre ceux qui ne disent pas handicap mais infirmité. On se bat contre l’intolérance. On se bat contre les préjugés. On se bat contre la résistance des idées reçues. On se bat contre les mentalités. On se bat pour faire bouger les mentalités.

On se bat.

[…]

Il y avait la servitude volontaire, mais elle n’existe plus. Tous les humains de l’après-Histoire sont des enrôlés volontaires. Des rengagés de la guerre virtuelle. Et moins il y a de guerre, plus il y a d’engagés. Chacun aspire à disparaître sous le poids de la quantité en lutte. L’accidenté de la route crée une ligue contre les excès de vitesse. La mère de toxico fonde une association de lutte contre la drogue. […]  Et ainsi de suite. Cette mondification de la victime (cette auto-collectivisation) est un problème récent autant que peu interrogé. Dans l’impuissance de vivre pleinement l’effectivité de sa peine, l’être contemporain se retrouve dans la position de l’hystérique. Il n’a accès à la réalité de sa douleur que par l’intermédiaire d’une globalisation de son cas (dont il espère qu’elle atténuera sa douleur).

[…]

Qui s’étonne de ce problème de parfait retour de refoulé que constitue aujourd’hui, dans la bouche même de nos contemporains, tous pacifistes par définition et par profession, l’emploi systématique, toutes les trois phrases, de verbes prolégomènes comme « lutter », se battre », « gagner », « se bagarrer », « vaincre » ? Ce n’est plus la guerre contre la société. C’est la guerre dans la société ; et, d’une façon très claire, pour la société.

[…]

Et malheur à ceux qui ne se sentiraient aucun penchant pour la culpabilité ! Qui n’auraient aucune envie spéciale de partager moralement le malheur d’un autrui avec lequel ils oseraient, par-dessus le marché, dire qu’ils ne se sentent aucun point commun ! 

Malheur aussi, peut-être, à celui qui oserait s’étonner. Mais de quoi faudrait-il s’étonner ? Sans doute de ce qu’un individu ne paraisse plus capable d’envisager son propre salut (l’explication de sa propre aventure, de son aventure particulière) qu’à travers l’amplification, la généralisation, la sociologisation, l’induction et finalement l’anonymisation de ce qui lui arrive ; s’étonner de ce que l’individu contemporain ne semble plus imaginer aucune lumière possible hors du on, hors du règne de la généralisation ; hors de sa propre transformation en produit utile, quantifié, généralisable. Comme s’il ne pouvait plus se supporter qu’en se mondifiant. Jamais « je » n’a été autant, et aussi volontairement, « un autre ». 

Étrange, ce groupisme, cette associationnisme. Et d’autant plus étrange que personne ne l’interroge comme le désir de disparaître qu’il est peut-être ; comme le symptôme d’une perte totale de confiance des individus en leur propre existence d’individus. Tandis que les bons apôtres du monde tel qu’il est et tel qu’il doit continuer poussent tous les jours des cris stéréotypés contre l’individualisme féroce dont notre société serait affligée, le désir de chacun d’en finir avec sa propre personne poursuit sourdement son petit bonhomme de chemin. Il paraît tout à fait normal qu’un père et une mère déchirés par la perte d’un fils fondent une association ; mais nul ne voit que c’est parce qu’ils ne savent plus quoi faire avec leur chagrin. Le chagrin personnel, l’horreur, l’indicible cri devant l’horreur : tout cela appartient au monde d’avant la disparition de la réalité. Le chagrin lui-même c’était du réel. Le groupe, c’est du virtuel ; c’est de la transformation du chagrin en attraction touristique ; ou en groupe de pression. La détresse est devenue un déchet dont même ceux qui s’en trouvent envahis ont perdu l’usage.

[…]

C’est la socialisation du malheur. Le pire des réactionnarismes serait de dire encore que l’on n’a que ce qu’on mérite : les individus ne peuvent en aucune façon être tenus pour responsables des drames qu’ils endurent. C’est la société qui est à interpeller et stigmatiser. C’est le système qui est coupable. »

Philippe Muray, Désaccord parfait (1997), « La mondification (autopsie du pacifisme) », article paru initialement en 1995 dans L’Esprit libre

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